the_reader_le_liseurA première vue, le livre de Bernhard Schlink « le liseur » n’a pas un rapport direct avec le thème du BTS génération. Mais, à y regarder de plus près, ce livre dont Stephen Daldry a tiré le film « the reader », nous parle en filigrane du sujet de la honte que peut ressentir un enfant par rapport à ses parents, et là, en l’occuence, d’une génération entière par rapport à l’autre génération Dans l’Allemagne de l’après guerre, les enfants et les adolescents se sont interrogés sur le rôle que leurs parents avaient joué pendant la seconde guerre mondiale. Souvent, ils se montrèrent incapables de leur répondre. Cette colère, provoquée par le silence s’exprimera de manière violente dans les révoltes estudiantines des années 60 en RFA, avec à leur tête un certain Rudi Dutschke. La partie clé de cet aspect du livre débute à la page 158 : « Il m’arrive de penser que la confrontation avec le passé nazi n’était pas la cause, mais seulement l’expression du conflit de générations qu’on sentait être le moteur du mouvement étudiant. Les aspirations des parents dont chaque génération doit se délivrer, se trouvaient tout simplement liquidées par le fait que ces parents sous le Trosième Reich ou au plus tard au lendemain de son effondrement, n’avaient pas été à la hauteur. Comment voulait-on qu’ils aient quelque chose à dire à leurs enfants, ces gens qui avaient commis des crimes nazis, ou les avaient regardé commettre, ou avaient détourné les yeux ? Mais d’autre part, le passé nazi était un sujet aussi pour les enfants qui ne pouvaient ou ne voulaient rien reprocher à leurs parents. Pour eux, la confrontation avec le passé n’était pas la forme que prenait le conflit des générations, c’était le véritable problème. Quelque consistance que puisse avoir ou ne pas avoir, moralement et juridiquement la culpabilité collective, pour ma génération d’étudiants ce fut une réalité vécue. Que des tombes juives soient barbouillées de croix gammées, que tant d’anciens nazis fassent carrière dans les tribunaux, l’administration et les universités, que la the_reader_2République fédérale ne reconnaisse pas l’Etat d’Israël, que l’émigration et la résistance tiennent moins de place que la collaboration et la soumission : tout cela me remplissait de honte, même quand nous pouvions montrer du doigt les coupables. Le doigt tendu vers les coupables ne nous exemptait pas de la honte. Mais il nous permettait d’en souffrir moins. Il transformait la souffrance passive causée par la honte en énergie, en activisme, en agressivité. Et le conflit avec des parents coupables était particulièrement énergique. Je ne pouvais montrer personne du doigt. Surtout pas mes parents à qui je n’avais rien à reprocher. Le zèle d’élucidation qui m’avait fait condamner mon père à la honte, du temps de ma participation au séminaire sur les camps, m’avait passé et me mettait désormais mal à l’aise. » Il est d’autant plus mal à l’aise qu’ il a aimé un bourreau, sans le savoir. Mais la honte demeure. Dans la suite du texte page 160, il s’interroge sur l’amour que l’on porte naturellement à ses parents : « L’amour qu’on porte à ses parents est le seul amour dont on ne soit pas responsable. Et peut être est-on responsable même de l’amour qu’on porte à ses parents. A l’époque, j’ai envié les autres étudiants qui prenaient leurs distances face à leurs parents, et du même coup face à toute une génération de criminels, de spectateurs passifs, des aveugles volontaires, de ceux qui avaient toléré et accepté : ils surmontaient ainsi sinon leur honte, du moins la souffrance qu’elle leur causait. Mais d’où venait cette superbe assurance avec laquelle je les voyais si souvent juger ? Ces distances prises par rapport aux parents, n’était-ce qu’une rhétorique, un bruit, un brouillard, cherchant à dissimuler que l’amour pour les parents avait irrémédiablement entraîné une complicité dans leurs crimes ? Voilà une approche par le petit bout de la lorgnette de ce très beau livre sur la lecture, l’analphabétisme, la fiction qui nous aide à vivre mais surtout un grand livre sur la Honte et le sentiment de culpabilité.

Pascal Broutin